
Benno Keller, Director Corporate Development + Strategy
2 juin 2026

En bref: le détroit d'Ormuz est bloqué. Cet article décrypte les conséquences de ce blocage, surtout s'il devait se prolonger. Les importations directes en provenance du Golfe ne représentante qu'une faible part des importations suisses, et pourtant le blocage touche nos exportateurs par trois voies indirectes — un degré d'exposition que la plupart des entreprises mésestiment sans doute. Celles qui anticipent et adaptent leurs chaînes d'approvisionnement tireront mieux leur épingle du jeu.
Le détroit d'Ormuz compte parmi les goulots d'étranglement les plus sensibles du commerce mondial. En temps normal, 20 à 25% du pétrole transporté par voie maritime dans le monde — soit quelque 20 millions de barils par jour — empruntent ce passage (IEA, 2025; EIA, 2025). Mais son importance pour les entreprises suisses va bien au-delà des importations de produits énergétiques: le Golfe est aussi un fournisseur de premier plan pour toute une gamme de produits chimiques et de plastiques entrant dans la production industrielle.
Le blocage agit par trois voies indirectes que les statistiques d'importation classiques ne font pas apparaître — et dont les répercussions peuvent être lourdes pour les exportateurs. Plus il dure, plus les chaînes d'approvisionnement se grippent: les délais s'allongent, les stocks fondent, les prix d'achat grimpent et les itinéraires de contournement saturent.
La fabrication industrielle dépend des intrants à base d’hu: résines, polymères, adhésifs, lubrifiants. Ces matériaux sont directement liés à l’approvisionnement en provenance du Golfe (IEA, World Energy Outlook). Le Moyen-Orient est un exportateur central de matières premières pétrochimiques : il représente environ 43 % des exportations mondiales de polyéthylène (environ 18,7 millions de tonnes sur 43,8 millions dans le monde) et environ 56 % des exportations mondiales de méthanol (environ 17,5 millions de tonnes sur 31,1 millions), dont la grande majorité transite normalement par le détroit d’Ormuz (International Trader Publications, 2025). Il y a aussi des parts significatives de monoéthylène glycol. Avec le blocage, ces livraisons sont interrompues ou doivent être obtenues à des coûts nettement plus élevés par des routes alternatives. Ces matières premières pétrochimiques sont essentielles non seulement pour l’industrie chimique et pharmaceutique suisse, mais aussi pour l’industrie de l’emballage, de la technologie médicale et de la précision.
Le maillon le plus critique: l'hélium. Le Qatar produit à lui seul près d'un tiers de l'hélium mondial (environ 63 millions m³ sur un total de 190 millions m³, USGS, 2025). Difficilement substituable, ce gaz est indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, à la production de fibres optiques et aux technologies médicales. Si le blocus se prolonge, les fabricants suisses d'instruments de précision et les fournisseurs de l'industrie des semi-conducteurs pourraient se heurter à des ruptures d'approvisionnement.
Les compagnies maritimes ont déjà revu leurs itinéraires. Les navires déroutés par le cap de Bonne-Espérance allongent chaque voyage de 7 à 12 jours, soit 11 200 à 15 500 milles marins supplémentaires. S'y ajoutent des surprimes d'assurance liées au risque.
En cas de blocus prolongé, ces effets s'amplifient considérablement: la route de contournement par le Cap a une capacité limitée, les ports européens s'engorgent et la pénurie de conteneurs s'accentue — autant de facteurs qui peuvent encore faire flamber les tarifs du fret. Pour les entreprises qui importent des composants du sud ou de l'est de l'Asie, cela ne signifie pas seulement des livraisons retardées, mais des chaînes d'approvisionnement durablement fragilisées, des mois durant.
Le blocage du canal de Suez en 2021 et la crise de la mer Rouge en 2023-2024 ont montré la rapidité avec laquelle ces chocs se répercutent sur l'ensemble du marché du transport maritime..
La troisième voie passe par les principaux débouchés de la Suisse. L'Allemagne, son premier partenaire commercial, subit déjà la pression de la hausse des coûts de l'énergie et du tassement de la demande dans la zone euro; un blocage prolongé ne ferait qu'aggraver la situation. La CNUCED prévoit que la croissance du commerce mondial de marchandises pourrait passer de 4,7% (2025) à 1,5–2,5 % (2026) (CNUCED, 2026); un choc durable à Ormuz accélérerait et approfondirait ce ralentissement.
La crise ouvre toutefois des perspectives. Elle stimule la demande de produits cleantech (efficacité énergétique, gestion des réseaux, stockage de l'énergie) et de matériaux alternatifs (emballage, substituts au plastique, textiles, etc.). Et malgré les risques d'une transformation structurelle accélérée, le Golfe lui-même recèle des opportunités dans les infrastructures, les technologies et l'IA.
L'effet combiné se fait déjà sentir: prix d'achat en hausse, livraisons retardées et atonie de la demande. Plus la situation se prolonge, plus le risque de pénurie de matières premières s'accroît. Les entreprises qui s'y préparent et restent capables de livrer ou d'intervenir sans délai seront les mieux placées pour saisir de nouvelles opportunités de marché.
Cinq mesures à prendre dès maintenant:
Pour les entreprises suisses, les répercussions du blocus se feront surtout sentir par des voies indirectes. Tout dépendra de la capacité de chaque entreprise à connaître ses dépendances et à s'adapter vite.